Je ne veux plus aider les gens

Je ne veux plus aider les gens

Dans les métiers d’accompagnement, en périnatalité, en relation d’aide, en soins, en intervention, une question revient souvent :
Comment puis-je aider?

C’est une bonne question.
Mais avec le temps, l’expérience et les rencontres humaines, une autre question devient encore plus importante :
Comment puis-je servir?

Parce qu’aider, réparer et servir, ce n’est pas la même posture intérieure.
Et cette différence change profondément la manière d’accompagner les gens… et la manière de se sentir dans son propre travail.


Aider : une posture qui crée une inégalité

Aider, même avec les meilleures intentions du monde, crée presque toujours une relation inégale.
Il y a celui qui aide et celui qui est aidé.
Celui qui sait et celui qui ne sait pas.
Celui qui a des ressources et celui qui en manque.

Quand on aide, on utilise notre force pour soutenir quelqu’un qui semble en avoir moins à ce moment-là.
Ce n’est pas mauvais.
Mais ce n’est pas neutre.

On peut prendre plus que l’on donne…

Parce que l’aide peut, sans qu’on s’en rende compte, diminuer l’autre.
Pas volontairement.
Mais subtilement. 

On peut diminuer :

  • Son estime de lui-même;
  • Son sentiment de compétence;
  • Sa confiance;
  • Son intégrité;
  • Sa capacité à se percevoir comme un être capable.

Alors que c’est valorisant, complaisant d’aider… Et ça, dans la relation d’aide, c’est un immense piège. 


Réparer : voir l’autre comme brisé

Il y a une autre posture très fréquente dans les professions d’aide : vouloir réparer.

Réparer une personne, c’est partir de l’idée qu’il y a quelque chose de brisé, de déficient, d’abîmé et que notre rôle est de corriger, réparer, améliorer, arranger.

Le problème, c’est que réparer implique presque toujours :

  • Un jugement;
  • Une distance;
  • Une position d’expertise;
  • Une hiérarchie morale ou intellectuelle.

Quand je répare quelqu’un, je suis celui qui sait et l’autre devient celui qui a un problème.

Même quand c’est fait avec bienveillance, la dynamique reste la même.


Servir : une relation d’égal à égal

Servir, c’est complètement différent.

Servir, ce n’est pas se placer au-dessus.
Ce n’est pas sauver.
Ce n’est pas réparer.
Ce n’est pas contrôler.

Servir, c’est rencontrer.

Quand je suis au service de quelqu’un, je ne me place pas comme la personne forte qui aide la personne faible.
Je me place comme un humain qui en rencontre un autre.

Je ne puise pas seulement dans ma force.
Je puise dans :

  • Mes expériences;
  • Mes erreurs;
  • Mes limites;
  • Mes blessures;
  • Mes zones d’ombre;
  • Mon humanité.

Je ne suis plus en train d’utiliser ma force pour quelqu’un.
Je suis en train d’être humain avec quelqu’un.

Et là, la relation change complètement.


Servir : une posture, pas une action

Servir, ce n’est pas faire plus.
Ce n’est pas donner plus.
Ce n’est pas se sacrifier.
Ce n’est pas sauver.

Servir, c’est une posture intérieure.

Quand je suis au service de quelqu’un, je ne me demande pas :
« Qu’est-ce que je peux faire pour lui? »

Je me demande :

« Comment puis-je être avec lui? »

La nuance est immense.

Parce qu’on peut faire beaucoup de choses pour quelqu’un sans jamais être vraiment avec lui.
Et on peut parfois ne rien faire du tout… mais être tellement présent que ça transforme tout.

Être au service, c’est d’abord être en relation.


Être au service, c’est ne pas voler le pouvoir de l’autre

Quand on aide trop, quand on répare trop, quand on conseille trop, quand on décide trop, on finit par faire quelque chose de très dangereux sans le vouloir :

on enlève du pouvoir à l’autre.

Être au service, c’est l’inverse.

C’est toujours se demander :

  • Est-ce que je suis en train de soutenir cette personne ou de prendre sa place
  • Est-ce que je suis en train de l’accompagner ou de décider pour elle ?
  • Est-ce que je suis en train de la renforcer ou de la rendre dépendante ?
  • Est-ce que je parle parce que ça lui sert… ou parce que ça me rassure ?

Être au service, c’est vouloir que l’autre sorte plus solide, pas plus dépendant.


Être au service, c’est faire confiance à l’humain devant nous

Quand on veut réparer quelqu’un, on ne lui fait pas vraiment confiance.
On pense qu’il faut qu’on intervienne, qu’on corrige, qu’on améliore.

Quand on est au service, on part d’un autre endroit :
On croit que l’autre possède déjà quelque chose en lui pour traverser ce qu’il traverse.

Même s’il doute.
Même s’il pleure.
Même s’il est perdu.
Même s’il souffre.

Être au service, c’est parfois simplement :

  • Écouter vraiment;
  • Poser une bonne question;
  • Nommer ce qu’on voit;
  • Valider ce qui est vécu;
  • Rester quand c’est difficile;
  • Ne pas fuir la douleur;
  • Ne pas vouloir aller trop vite vers la solution;
  • Tolérer de ne pas savoir;
  • Tolérer de ne pas pouvoir réparer.

C’est plus exigeant intérieurement que d’aider, en réalité… Peut-être. Mais c’est surtout parce qu’on a pas appris. Servir, ça ne se performe pas. Ça s’expérimente.


Être au service, c’est accepter de ne pas être le centre

Quand on aide ou quand on répare, on peut facilement devenir important dans l’histoire.
On devient celle qui a aidé.
Celle qui a changé la vie.
Celle qui a trouvé la solution.

Quand on est au service, on sait qu’on n’est pas le centre.
On est un passage.
Un moment.
Une présence.
Un témoin.

Et souvent, on ne saura jamais vraiment ce que notre présence aura changé.
Et c’est correct.

Être au service demande beaucoup d’humilité.
Parce que servir, ce n’est pas briller.
C’est éclairer.


Être au service, c’est être touché aussi

On pense souvent que la relation d’aide doit être contrôlée, professionnelle, à distance, neutre.

Mais on ne peut pas servir quelqu’un à distance émotionnelle.
On peut aider à distance.
On peut réparer à distance.
Mais servir demande une connexion réelle.

Être au service, c’est accepter :

  • D’être touché;
  • D’être bouleversé parfois;
  • D’apprendre de l’autre;
  • De changer soi-même aussi;
  • De ne pas sortir intact de certaines rencontres.

Quand on sert vraiment, la guérison n’est pas à sens unique.
Elle est mutuelle.


Être au service, c’est servir la vie, pas seulement la personne

C’est peut-être la partie la plus difficile à expliquer.

Quand on est au service, on n’est pas seulement au service d’un client, d’une patiente, d’un parent, d’un bébé, d’un étudiant, d’une personne.

On est au service de quelque chose de plus grand :

  • La vie;
  • Le passage;
  • La transformation;
  • La dignité humaine;
  • La naissance;
  • La mort;
  • La souffrance;
  • La joie;
  • Le mystère du vivant.

Et quand on commence à travailler comme ça, quelque chose change profondément.

On ne travaille plus seulement pour aider.
On ne travaille plus seulement pour réparer.
On ne travaille plus seulement pour gagner sa vie.

On travaille parce qu’on se sent à sa place.
On travaille parce qu’on sent que ça a du sens.
On travaille parce qu’on sert la vie là où on est.

Et ça, ça change complètement la manière de travailler… et la manière de vivre.


Quand on aide, on ressent de la satisfaction.
Quand on sert, on ressent de la gratitude.

C’est une différence très subtile, mais très réelle.

Quand on aide, on peut ressentir :

  • De la fierté;
  • De la satisfaction;
  • Le sentiment d’avoir fait quelque chose de bien;
  • Le sentiment d’être utile.

Quand on sert, on ressent autre chose :

  • De la gratitude;
  • De l’humilité;
  • De la connexion;
  • Le sentiment d’avoir été témoin de quelque chose d’humain;
  • Le sentiment d’avoir reçu autant que donné.

Dans le service, il n’y a pas de dette.
Personne ne doit rien à personne.
Les deux personnes ressortent changées.


Servir ne vide pas. Servir nourrit.

Beaucoup de gens en relation d’aide finissent épuisés.
Pas parce qu’ils n’aiment plus les gens.
Ni parce qu’ils ne sont pas faits pour ça.

Mais parce qu’ils passent leur vie à aider et à réparer.

Aider et réparer demandent beaucoup d’énergie personnelle.
On donne.
On porte.
On soutient.
On pense pour l’autre.
On décide pour l’autre.
On essaie de trouver des solutions pour l’autre.

À long terme, ça vide.
Et souvent, ça mène au burn-out.

Servir, c’est différent.
Parce que quand on sert, on n’est pas responsable de la vie de l’autre.
On est présent dans la vie de l’autre.

Et cette posture-là est beaucoup plus légère intérieurement.
Plus humble.
Plus humaine.
Plus durable.


Servir, c’est reconnaître que la vie est plus grande que nous

Servir, c’est accepter qu’on ne contrôle pas la vie.
Qu’on ne comprend pas tout.
Qu’on ne peut pas tout réparer.
Qu’on ne peut pas sauver le monde.

Servir, c’est reconnaître qu’on est parfois simplement :

  • Un témoin;
  • Une présence;
  • Un passage;
  • Un relais;
  • Un espace;
  • Une voix;
  • Un silence.

Quand on sert, on ne sert pas seulement une personne.
On sert la vie.

On sert quelque chose de plus grand que nous, quelque chose qu’on ne comprend pas complètement, mais qu’on respecte profondément.


Dans la relation d’aide, cette nuance change tout

Dans l’accompagnement, que ce soit :

  • En périnatalité;
  • En relation d’aide;
  • En soins;
  • En enseignement;
  • En intervention;
  • En coaching;
  • En parentalité même.

La question la plus importante n’est peut-être pas : « Comment puis-je aider cette personne? »

Mais plutôt : « Comment puis-je être au service de cette personne sans lui enlever sa force, sa dignité et son pouvoir? »

Parce que le rôle de l’accompagnant n’est pas de prendre le pouvoir.
Ce n’est pas de réparer des gens.
Ce n’est pas de sauver des gens.

C’est de marcher à côté.
C’est de tenir l’espace.
C’est de rappeler à l’autre qu’il est capable.
C’est de reconnaître la force même quand elle est cachée.
C’est d’honorer l’humain, même dans sa fragilité.

Et ça, ce n’est plus seulement un métier.
C’est une posture.
C’est une manière d’être dans le monde.

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